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C’est un lundi de début octobre à Bordeaux[1] que Marianne Vieulès a choisi pour emprunter cette lumière rasante de fin de journée si particulière au sud-ouest de la France pour permettre à l’équipe qu’elle a constituée de jouer un match de baseball avec les derniers rayons de soleil. La performance a lieu au Grand Parc, quartier prioritaire adjacent au quartier bien plus bourgeois des Chartrons. Organiser un match dans cet endroit est une occasion de s’inscrire dans l’espace public et de permettre à tout un chacun de s’arrêter, regarder voire même de participer. Quand la performance commence, c’est Marianne qui marque son lancement. Elle porte un ensemble couleur lilas et une casquette. Les joueurs portent eux aussi une casquette et sont affublés d’un dossard sur lequel est floqué leur nom et prénom : Brad Pitt, Matthew McConaughey ou encore George Clooney entrent sur le terrain. Point commun de tous ces acteurs : avoir joué des astronautes au cinéma. Marianne rappelle leur date d’entrée dans la ligue, qui pour certains, remonte bien avant la naissance des joueurs eux-mêmes. Lorsque chacun prend position, je comprends rapidement que les règles du jeu vont légèrement différer d’un match habituel en voyant une partie de l’équipe s’allonger par terre. Ceux au sol semblent répondre à des règles incohérentes ou du moins inconnues. Ils crient régulièrement : « MOUCHES…MOUCHERONS… MOUSTIQUES… PIGEONS…MOINEAUX », des mots qui fonctionnent comme un code.

Pendant que certains s’exclament, l’équipe adverse joue un match « plus classique ». Au bout de quelques minutes, je réalise que les mots correspondent à ce que les joueurs voient dans le ciel. Ils scrutent le monde au-dessus d’eux à la recherche d’une présence stellaire au-delà des habituels habitants du ciel. Ce manège entre les deux équipes : allongé puis debout et debout puis allongé dure tout le long du match. À certains moments d’autres joueurs, auparavant spectateurs, s’intègrent au jeu, endossent un chasuble et deviennent à leurs tours acteurs de film ou joueurs du match. Alors que nous sommes assis, une personne vient nous proposer de déguster des glaces. Lorsqu’elle est terminée, le bout du bâtonnet dévoile un morceau de phrase. Cela ne semble pas plus compréhensible que la logorrhée des joueurs, mais je saisis qu’ici aussi il y a un code à déchiffrer. A la fin du jeu, on m’explique que tous les bâtonnets mis bout à bout forment un chapitre tiré du livre Le Royaume de Morphée de Steven Milhauser. Le premier chapitre (réparti sur les bâtonnets) raconte une partie de baseball dans un parc. La balle s’engouffre dans un buisson, le narrateur va la chercher et s’engouffre à son tour dans le buisson qui le mène vers le royaume de Morphée. Pour clôturer le match, un feu d’artifice éclate et les joueurs applaudissent leur prestation. Une chose est finalement apparue dans le ciel, peut-être est-ce grâce à eux ?

Lorsque je retrouve Marianne suite à la performance, elle m’explique que lors d’une résidence en Espagne, elle a rencontré une communauté qui se réunit tous les 11 du mois sur un massif montagneux du nom du Montserrat. Ce groupe de villageois se rassemble pour regarder si par chance, ce jour précis, des ovnis apparaîtraient. Cette coutume aux légers accents New Age et qui remonte aux années 1970 a fini par s’inscrire dans les traditions du village. La potentielle présence extraterrestre est devenue l’occasion voire même le prétexte pour se réunir entre terriens. De cette première rencontre avec la croyance, Marianne a retenu un désir de faire apparaître l’invisible à partir d’une recherche sur la manière dont les extraterrestres se manifestent dans le cinéma américain. Elle a donc constitué avec plusieurs habitants et travailleurs de la Fabrique Pola, où elle occupe actuellement un atelier, une équipe de joueurs de baseball en réalisant qu’au cinéma la plupart des films d’extraterrestres étaient traversés par des scènes de baseball, comme dans Interstellar, Men in Black ou encore dans La Guerre des Mondes.

Au fur et à mesure que j’assiste au match et à la performance, je comprends que le jeu est un prétexte, un prétexte pour s’amuser d’abord, mais aussi pour construire un monde fait de mots étranges et de codes secrets, un monde où l’on se réunit pour invoquer une chose commune entre le plaisir et l’attente. C’est le sentiment que j’en ai tiré tout du moins. Entre le feu d’artifice, les formes volantes et les balles flottant dans le ciel, Marianne Vieulès nous pousse à lever le nez vers le haut du monde pour se demander s’il y a encore des raisons de croire en quelque chose à venir. 

 

Marion Vasseur Raluy, novembre 2021 – Courtesy Föhn, plateforme curatoriale et critique.

 
[1] Dans La Guerre des Mondes de H.G. Wells, la première ville à disparaître de la carte à cause des attaques extraterrestres est Bordeaux.

 

photos : Marjorie Seigner, Seima Film 

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