Léthé d’Alexia Chevrollier
Une sculpture monumentale
Saint-Vincent-de-Paul
2023 → 2024
Direction artistique & conception
Coopération & ingénierie de projet
Accompagnement des artistes
Production d'œuvres
Médiation, relation au territoire & aux personnes
Communication, documentation & valorisation
Pendant un an, dans le cadre du programme Prismes, Alexia Chevrollier a été accueillie en résidence à Saint-Vincent-de-Paul. Au fil de ses explorations, elle a été particulièrement sensible à la richesse du patrimoine naturel de la commune, notamment aux marais, et aux enjeux liés à la fluctuation de l'eau dans ces espaces. Lors d'une série d'entretiens avec les habitants·es, elle a découvert le coularin, une embarcation à fond plat qui permettait aux pêcheurs, chasseurs et agriculteurs de se déplacer dans les marais de Montferrand, et qui a totalement disparu dans les années 60. C'est d'abord son étymologie qui a retenu son attention, le mot contenant le mot « couler ». Puis l'évaporation de son usage, jusqu'à sa disparition, qui a conduit l'artiste à porter sa réflexion sur la notion de transmission.
Une barque suspendue à trois mètres du sol, d'où s'échappent des formes de verre soufflé qui semblent couler. À Saint-Vincent-de-Paul, là où les marais s'assèchent, Alexia Chevrollier fait resurgir une embarcation disparue et avec elle toute une mémoire.
Les étapes du projet

L'œuvre
Léthé
Métal, oxydation de cuivre, verre soufflé
300 × 370 × 100 cm
L'œuvre porte le nom de Léthé, emprunté à la mythologie grecque : le fleuve des Enfers dont les eaux avaient la propriété de faire oublier leur passé terrestre aux âmes des morts. Cette sculpture parle donc d'oubli.
Les pièces d'Alexia Chevrollier sont souvent réalisées à partir de matières brutes. Telle une metteuse en scène de matières, l'artiste cherche à ce qu'elles s'expriment. La coque de l'embarcation, qui reprend les contours du coularin des marais de Montferrand, est réalisée en acier brut. L'artiste a ensuite élaboré et appliqué un jus de rouille lui donnant l'apparence d'un objet oublié, usé par le temps. La barque est soutenue par trois pieds massifs en acier, recouverts de jus d'oxyde de cuivre. Si l'emploi d'extractions de rouille ou de cuivre illustre la dimension picturale de l'œuvre, c'est aussi une manière d'accélérer les effets du temps : l'artiste reproduit chimiquement l'aspect d'un vert-de-gris obtenu naturellement par l'air humide au fil des ans.
Des formes galbées en verre soufflé surgissent du centre de la barque et s'écoulent le long des parois rubigineuses. Le verre translucide ondule, se métamorphose ; on pourrait croire qu'il est liquide. En collaboration avec un maître verrier, l'artiste a confectionné ces pièces uniques qui traduisent indirectement sa représentation de l'eau : fragile et précieuse.
Initialement pensée pour flotter au milieu de l'étang de la commune, l'œuvre a finalement été élevée à trois mètres du sol, comme en attente du retour de l'eau — ou anticipant sa montée. Cette énigmatique embarcation pourrait-elle un jour retrouver les eaux des marais ? Si l'évocation du coularin se veut mémorielle, c'est d'autant plus pour questionner notre relation au souvenir et aux enjeux écologiques. Comment résister à la disparition ? À l'heure où l'hyper-vitesse caractérise notre société, où l'information coule en continu, où la production est dépassée par la surproduction et où l'individualisme règne, qu'en est-il de la transmission ? Avec Léthé, Alexia Chevrollier questionne notre rapport au passé, propose de prendre le temps d'observer en conscience, et invite à agir sur nos lendemains.

Si l'élévation de l'œuvre contrarie l'horizontalité et la mollesse du paysage alentour, elle renforce surtout un paradoxe : le beau dans ce qu'il a d'abîmé et d'intimidant. Fragiles, les surfaces ocres ou vert-de-gris sont le résultat d'un lent processus d'oxydation, hasardeux et toujours en cours. En patiente alchimiste, Alexia Chevrollier emploie des matériaux hydrophobes, y badigeonne des couches d'eau salée comme elle superposerait les histoires recueillies. Ainsi altéré, le métal se fragilise, s'effrite. La matière se métamorphose au gré du temps.
— Extrait du texte commandé à Alexia Abed (collaboration avec Jeunes critiques d'art)
La relation au territoire et aux personnes
Tout au long de l'année, la médiation a accompagné les explorations d'Alexia Chevrollier, prolongeant l'une des intentions premières de son projet : réactiver une mémoire collective et recréer du lien dans une commune sans véritable espace public partagé. Guidés par la médiatrice, habitants·es, scolaires et familles ont (re)découvert leur territoire, interrogé l'eau sous toutes ses formes, sa fragilité, son impermanence, et réfléchi à ce que signifie transmettre.
Avec l'association des Amis des marais de Montferrand, des marches ludiques et pédagogiques ont permis de parcourir ces zones mouvantes, d'en saisir la richesse et d'en comprendre la vulnérabilité. Des ateliers et rencontres variés (modelage de formes coulantes en terre crue, maquettes, récits contés, siestes immersives)ont offert autant d'occasions de plonger dans l'histoire du lieu, d'en ranimer les souvenirs et de partager des gestes simples.
L'inauguration de Léthé a prolongé cet esprit collectif en rejouant discrètement la fête de la Saint-Laurent, autrefois au cœur de la vie des marais et célèbre pour ses courses de coularins : visites, ateliers, jeux et gourmandises préparées par les associations locales.
en collaboration avec
l’école maternelle et élémentaire de Saint-Vincent-de-Paul
le Secours populaire français - Antenne de Saint-Vincent-de-Paul
un groupe intergénérationnel d’habitants·es
















